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-o- Boualem SANSAL -o-
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Bonsoir à toutes et à tous!
Les deux écrivains ( l'Algérien Boualem SANSAL et le Franco-Tunisien ) viennent d'être récompensés
et nous sommes contents pour eux..... l'Algérien reste aussi en course pour le prix Goncourt alors,
croisons les doigts pour lui.
Tous les médias en parlent !!! lire la suite....

Le Grand Prix du roman de l’Académie française a été attribué, jeudi 29 octobre, ex-aequo à Hédi Kaddour pour Les Prépondérants et à Boualem Sansal pour 2084 (publiés tous deux chez Gallimard). C’est la troisième fois de son histoire que le Grand Prix, qui fête son centenaire, vient récompenser simultanément deux ouvrages ;
Goût du romanesque
S’ils partagent la même couverture crème de Gallimard, ces deux romans n’ont pas grand chose en commun, si ce n’est le goût du romanesque. 2084 est une dystopie, manière de suite au 1984, de George Orwell. Elle a pour décor l’Abistan, immense empire dévoué à Abi, messager de Yölah sur terre, qui maintient sa population dans la soumission et l’amnésie.
Avec 2084, l’un des grands succès de librairie de cette rentrée, l’écrivain algérien Boualem Sansal, en délicatesse de longue date avec son pays (dans lequel il vit toujours), livre une parabole cauchemardesque sur l’instrumentalisation politique de l’islam.
Boualem Sansal. Extrait de : 2084 : La fin du monde

"Comment les convaincre quand ils sont convaincus que leur place au paradis est retenue et les attend comme une suite dans un palace ?"s'interroge Ati, le personnage central de cette parabole sardonique et désespérée.

Boualem Sansal s'en prend aux ravages des religions lorsqu'elles se radicalisent. Il fallait bien du talent, et un certain courage, pour moquer par le roman "la foi sans questions"....

Contre la surveillance généralisée, et surtout, contre la bêtise, une grande voix s'élève près d'Alger.

Pour lui rendre hommage, Gallimard publie simultanément dans sa collection "Quarto" l'œuvre romanesque de Boualem Sansal de 1999 à 2011.

À suivre.



EXTRAIT >



Ati avait perdu le sommeil. L’angoisse le saisissait de plus en plus tôt, à l’extinction des feux et avant même, lorsque le crépuscule déployait son voile blafard et que les malades, fatigués de leur longue journée d’errance, de chambrées en couloirs et de couloirs en terrasses, commençaient à regagner leurs lits en traînant les pieds, en se lançant de pauvres vœux de bonheur pour la traversée nocturne. Certains ne seraient pas là demain. Yölah est grand et juste, il donne et reprend à son gré.



Puis la nuit arrivait, elle tombait si vite dans la montagne qu’elle désarçonnait. Tout aussi abruptement, le froid se faisait ardent et vaporisait l’haleine. Dehors, le vent rôdait sans répit, prêt à tout.



Les bruits familiers du sanatorium l’apaisaient un peu, même s’ils disaient la souffrance humaine et ses alarmes assourdissantes ou les manifestations honteuses de la mécanique humaine, mais ils n’arrivaient pas à couvrir le borborygme fantomatique de la montagne : un lointain écho qu’il imaginait plus qu’il ne l’entendait, venant des profondeurs de la terre, chargé de miasmes et de menaces. Et cette montagne de l’Ouâ aux confins de l’empire l’était, lugubre et oppressante, autant par son immensité et son aspect torturé que par les histoires qui couraient dans ses vallées et remontaient au sanatorium dans la foulée des pèlerins qui deux fois l’an traversaient la région du Sîn, faisant toujours un crochet par l’hôpital quêtant chaleur et pitance pour la route. Ils venaient de loin, des quatre coins du pays, à pied, déguenillés et fiévreux, dans des conditions souvent périlleuses; il y avait du merveilleux, du sordide et du criminel dans leurs récits sibyllins, d’autant plus troublants qu’ils les disaient à voix basse, s’interrompant au premier bruit pour loucher par-dessus leurs épaules. Comme tout un chacun, pèlerins et malades ne manquaient jamais d’être attentifs, dans la crainte d’être surpris par les surveillants, peut-être les terribles V, et dénoncés comme makoufs, propagandistes de la Grande Mécréance, secte mille fois honnie. Ati aimait le contact de ces voyageurs au long cours, le recherchait, ils avaient amassé tant d’histoires et de découvertes au cours de leurs pérégrinations. Le pays était si vaste et si totalement inconnu qu’on aurait voulu se perdre dans ses mystères.

Les pèlerins étaient les seules personnes autorisées à y circuler, non pas librement mais selon des calendriers précis, par des chemins balisés qu’ils ne pouvaient quitter, jalonnés de haltes plantées au milieu de nulle part, des plateaux arides, des steppes sans fin, des fonds de canyons, des lieux-dits sans âme, où ils étaient comptés, divisés en groupes comme les armées en campagne qui bivouaquent autour de mille feux de camp dans l’attente d’un ordre de rassemblement et de départ. Les pauses duraient si longtemps parfois que les pénitents s’enracinaient dans d’immenses bidonvilles et se comportaient comme des réfugiés oubliés, ne sachant plus trop ce qui la veille nourrissait leurs rêves. Dans le provisoire qui dure, il y a une leçon : l’important n’est plus le but mais la halte, fût-elle précaire, elle offre repos et sécurité, et ce faisant elle dit l’intelligence pratique de l’Appareil et l’affection du Délégué pour son peuple. Des soldats apathiques et des commissaires de la foi tourmentés et vifs comme des suricates se relayaient le long des routes, en des points névralgiques, pour regarder passer les pèlerins, avec l’idée de les surveiller. On ne sache pas qu’il y ait eu un jour une évasion ou une chasse à l’homme, les gens allaient leur chemin comme on leur disait, ne traînant les pieds que lorsque la fatigue les gagnait et commençait à éclaircir les rangs. Tout était bien réglé et finement filtré, il ne pouvait rien advenir hors la volonté expresse de l’Appareil.



On ne sait pas les raisons de ces restrictions. Elles sont anciennes. La vérité est que la question n’avait jamais effleuré un quelconque esprit, l’harmonie régnait depuis si longtemps qu’on ne se connaissait aucun motif d’inquiétude. La maladie et la mort elles-mêmes, qui passaient plus qu’à leur tour, étaient sans effet sur le moral des gens. Yölah est grand et Abi est son fidèle Délégué.



Le pèlerinage était le seul motif admis pour circuler dans le pays, excepté les nécessités administratives et commerciales pour lesquelles les agents disposaient d’un sauf-conduit devant être composté à chaque étape de la mission. Ces contrôles qui se répétaient à l’infini et mobilisaient des nuées de guichetiers et de poinçonneurs n’avaient pas davantage de raison d’être, ils étaient une survivance de quelque époque oubliée. Le pays vivait des guerres récurrentes, spontanées et mystérieuses, cela était sûr, l’ennemi était partout, il pouvait surgir de l’est ou de l’ouest, tout autant que du nord ou du sud, on se méfiait, on ne savait à quoi il ressemblait ni ce qu’il voulait. On l’appelait l’Ennemi, avec un accent majuscule dans l’intonation, cela suffisait. On croit se souvenir qu’un jour il a été annoncé qu’il était mal de le nommer autrement et cela avait paru légitime et si évident, il n’y a sensément aucune raison de mettre un nom sur une chose que personne n’a jamais vue. L’Ennemi prit une dimension fabuleuse et épouvantable. Et un jour, sans qu’aucun signal ne fût donné, le mot Ennemi disparut du lexique. Avoir des ennemis est un constat de faiblesse, la victoire est totale ou n’est pas. On parlait de la Grande Mécréance, on parlait de makoufs, mot nouveau signifiant renégats invisibles et omniprésents. L’ennemi intérieur avait remplacé l’ennemi extérieur, ou l’inverse. Puis vint le temps des vampires et des incubes. Lors des grandes cérémonies, on évoquait un nom chargé de toutes les peurs, le Chitan. On disait aussi le Chitan et son assemblée. Certains y ont vu une autre façon de dire le Renégat et les siens, expression que les gens entendaient plutôt bien. Ce n’est pas tout, qui prononce le nom du Malin doit cracher à terre et réciter trois fois la formule consacrée : « Que Yölah le bannisse et le maudisse ! » Plus tard, après avoir surmonté d’autres empêchements, on donna enfin au Diable, le Malin, le Chitan, le Renégat, son vrai nom : Balis, et ses adeptes, les renégats, devinrent les balisiens. Les choses paraissaient du coup plus claires, mais tout de même on continua longtemps à se demander pourquoi toute cette éternité passée on avait usé de tant de faux noms.

La guerre fut longue, et plus que terrible. Ici et là, et à vrai dire partout (mais sans doute plusieurs malheurs sont-ils venus ajouter à la guerre, séismes et autres maelströms), on en voit les traces pieusement conservées, arrangées comme des installations d’artistes portés à la démesure solennellement offertes au public : des pâtés d’immeubles éventrés, des murs criblés, des quartiers entiers ensevelis sous les gravats, des carcasses éviscérées, des cratères gigantesques transformés en dépotoirs fumants ou marécages putrides, des amoncellements hallucinants de ferrailles tordues, déchirées, fondues, dans lesquelles on vient lire des signes et, en certains lieux, de vastes zones interdites, de plusieurs centaines de kilosiccas ou chabirs carrés, ceintes de palissades grossières aux lieux de passage, arrachées par endroits, des territoires nus, balayés par des vents glacés ou torrides, où il semble s’être produit des événements dépassant l’entendement, des morceaux de soleil tombés sur la planète, des magies noires qui auraient déclenché des feux infernaux, quoi d’autre, car tout, terre, rochers, ouvrages de main d’homme, est vitrifié en profondeur, et ce magma irisé émet un grésillement lancinant qui hérisse le poil, fait bourdonner les oreilles, affole le rythme cardiaque. Le phénomène attire les curieux, on se presse autour de ces miroirs géants et on s’amuse de voir ses poils se dresser comme à la parade, sa peau rougir et se boursoufler à vue d’œil, son nez saigner à grosses gouttes. Que les populations de ces régions, hommes et bêtes, connaissent des maladies inouïes, que leur progéniture arrive à la vie munie de toutes les difformités possibles et que cela n’ait pas rencontré d’explication n’a pas effrayé, on a continué à remercier Yölah pour ses bienfaits et à louer Abi pour son affectueuse intercession.



© Gallimard 2015








Quatrième de couverture > L'Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, "délégué" de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l'amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l'existence d'un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion…

Boualem Sansal s'est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Au fil d'un récit débridé, plein d'innocence goguenarde, d'inventions cocasses ou inquiétantes, il s'inscrit dans la filiation d'Orwell pour brocarder les dérives et l'hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties.



Né en 1949, Boualem Sansal vit à Boumerdès, près d’Alger. Son œuvre a été récompensée par de nombreux et prestigieux prix littéraires, en France et à l’étranger.





Pages choisies par Annick Geille



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LE REFUS DE L'IGNORANCE, LA VOLONTE DE SAVOIR, D'EXPLIQUER, SONT, JE CROIS
L'HONNEUR DE L'ESPRIT HUMAIN DANS TOUS LES DOMAINES < THEODORE MONOD >
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